La Traversée des Montérégiennes : une formidable aventure humaine
Sept jours après être parti d’Oka en vélo à mains, j’approche du parc national du Mont-Mégantic. Comme tous les autres crinqués de la Traversée des Montérégiennes, je ralentis volontairement. La main droite solidement ancrée sur le frein de mon bolide, je prends tout mon temps. Je savoure le moment, au soleil couchant, en songeant à tout ce chemin parcouru. Je ne veux pas que cette incroyable aventure humaine se termine. Je franchis finalement l’imaginaire ligne d’arrivée. Et j’éclate en sanglots.

Il y a deux ans, l’ami Marc-André Paillé, cofondateur de Tout.Trail, est subitement décédé d’un arrêt cardiaque. Un mois plus tôt, il avait commencé à parler de son prochain gros projet : rallier les dix sommets des collines montérégiennes à la course. Un parcours d’environ 450 kilomètres et plus de 6000 mètres de dénivelé positif, d’Oka au mont Mégantic, en passant par le mont Royal et toutes les petites montagnes de la Montérégie. Énormément d’asphalte pour les trippeux de trail, on s’entend!
Lors de la cérémonie d’adieu, c’était déjà décidé : nous allions concrétiser le projet de Marc. Pas question qu’un plan de marde du genre ne voie pas le jour! Et tant qu’à se lancer, aussi bien amasser des fonds pour la santé cardiaque.
En compagnie d’une dizaine d’amis de Marc, nous avons monté le projet de A à Z au cours de la dernière année. Parcours, commanditaires, hébergement, logistique, nourriture, moyens de transport… Chaque personne a pris le lead à un certain moment, au gré de ses connaissances, de ses contacts et de son temps. Nous avons surmonté les nombreuses embûches, une à une, jusqu’à la veille du départ.
Crac et plan C
Pour ma part, l’embûche était de taille. À l’origine, je comptais parcourir la totalité du trajet sur mes deux jambes. À la fin juin, lors d’une petite sortie en trail avec mon amoureuse, ma cheville droite a viré. Ça a fait crac. Diagnostic : entorse de stade 2. Pas de fracture visible sur la radio. Physio, ostéo, physio… Mon plan A était à l’eau. Plan B pour la Traversée : un peu de marche/course et beaucoup de vélo.
Six semaines après le crac, ma cheville était toujours aussi douloureuse et enflée… Visite chez le médecin. Résonance magnétique. Diagnostic : microfractures dans le tibia et deux os du pied. Le verdict a eu l’effet d’une bombe : obligation de porter une botte de Robocop et interdiction de trop marcher, de pédaler et de conduire. Pendant SIX semaines. En plein pendant la Traversée.
Plusieurs auraient alors tiré la plogue sur le projet, me dit-on. Ce n’est pas mon genre. Abandonner? No way! Pas après m’être investi autant. Plan C : trouver un vélo à mains.
Après quelques appels (à l’aide), j’ai heureusement trouvé : le directeur général de la Fondation des sports adaptés a généreusement accepté de me prêter le sien. Il restait alors une dizaine de jours avant le début de l’aventure. Court délai pour préparer adéquatement mon haut de corps à la mission qui l’attendait, mettons. Du chest bras, je n’en fais JA-MAIS.
En évitant les côtes le plus possible, j’ai réussi à cumuler 60 km en vélo à mains pendant la semaine précédant le début de la Traversée. C’est 20 de moins que ce que j’allais devoir parcourir… lors de la première journée du défi. Augmentation intelligente et progressive, vous l’aurez compris.
Première partie : le défi physique
Matin du jour 1. Oka. Le groupe part vers le premier des dix sommets, accompagné de quelques dizaines d’amis et de proches. Je mange mes bas, faute de pouvoir aller jouer dans le bois. J’avais pensé tenter le coup en béquilles, mais ça n’aurait pas été raisonnable d’hypothéquer autant mes bras avant de me claquer 80 kilos de vélo à mains jusqu’au pied du mont Saint-Bruno. Je dois être « raisonnable » si je veux pouvoir me rendre jusqu’au mont Mégantic sans aucune assistance. C’est mon objectif.
La gang redescend. On part sur la route. Marie-Ève, Julie, Ben et Erik à la course, Julien en vélo. Direction le mont Royal.

Dès les premiers kilomètres, je grimpe quelques côtes pourtant pas si prononcées, mais mes bras m’envoient un message très clair : WTF, t’es vraiment cave! Pousse, tire, pousse, tire… Je « maindale » sur mon engin, à forcer comme un débile. Chaque mètre de dénivelé positif est durement gagné. Ça n’a absolument rien à voir avec un vélo traditionnel. C’est totalement musculaire et zéro cardio. Ouf, la semaine sera longue… C’est comme si j’avais gagné un abonnement d’une semaine au gym et que je décidais d’y aller pendant 8 à 12 heures, chaque jour, en travaillant seulement le haut du corps.
Les membres du crew nous suivent à bord du VR lettré aux couleurs de la Traversée et de la van. Tous les 2 à 10 kilomètres, Glenn, Mylène et Alex nous concoctent un ravito de la mort. Ils répondent à nos moindres besoins, sans jamais broncher, du matin au soir. Ce sera comme ça jusqu’à la fin. Des anges.

Je me déplace un peu plus vite que les coureurs, mais beaucoup plus lentement que les cyclistes. Résultat : je passe de grands bouts tout seul, avant de rejoindre une bonne partie de l’équipe aux différents points de rencontre.
Le jour 1 se termine au pied du mont Saint-Bruno, après le coucher du soleil. La nuit sera trop courte, comme toutes les autres d’ailleurs.
Jour 2. Je découvre de nouveaux muscles. Mes biceps et mes triceps m’envoient des signaux d’alarme. Ce n’est que le lendemain que mes épaules et mes pectoraux feront aussi sentir leur présence. JF Tapp vient nous rejoindre. Il aura rapidement besoin de ruban à nipples. Fait beau et (trop) chaud.
Après le rassemblement du mont Saint-Hilaire, j’opte pour mon propre itinéraire, question d’éviter les routes trop étroites et achalandées par un beau dimanche ensoleillé. Je rejoins le groupe au mont Saint-Grégoire, à l’endroit même où avait eu lieu la cérémonie d’adieu de Marc. Sentiment étrange d’y remettre les pieds.
Jour 3. Après un deuxième rassemblement au mont Saint-Grégoire, on file vers Rougemont. Je dois pousser mon vélo à mains à quelques reprises pour gravir des côtes trop escarpées pour mes bras déjà endoloris. On finit la journée au mont Yamaska, où je devrai encore une fois patienter en bas du sentier pendant que le groupe profitera d’un superbe lever de lune. J’accepte tranquillement mon état de personne en situation de handicap. Je m’accomplis à ma façon. Ma tête en est pleinement reconnaissante, après quelques semaines à déprimer solide entre les quatre murs de ma maison.


Jour 4. On l’ignore à ce moment, mais la Traversée prendra bientôt un virage à 180 degrés. Dès le départ du mont Yamaska, Marie marche péniblement. Courir ne fait plus partie de ses options. Elle est encore la seule du groupe à avoir franchi tous les kilomètres à pied. Sans que ce soit nommé par qui que ce soit, toute la pression repose sur ses épaules.
À sa place, plusieurs, moi le premier, se seraient entêtés à continuer coûte que coûte, jusqu’à se blesser. Pas elle. En tant que physio, Marie sait très bien qu’elle risque d’hypothéquer son corps pendant des mois si elle continue. Ce n’est pas ce que Marc aurait voulu. Marie s’écoute. Et embarque sur son vélo pour le reste de la journée. Le sourire revient.
Deuxième partie : savoir s’adapter
La Traversée, un défi physique pour tout le groupe jusque-là, est alors devenue une aventure humaine à la puissance 1000. Des kilomètres de bonheur. De légèreté. De partage. D’encouragements. De solidarité. De fous rires incontrôlables.
Repousser ses propres limites, mais tout en se respectant, en ayant du plaisir. Et on s’en fout si l’objectif initial change en cours de route!
Erik souhaitait courir 44 kilomètres par jour, un magnifique clin d’œil à l’âge que Marc avait lorsqu’il est parti. Il a finalement grimpé sur un vélo à la fin du jour 6. Un accomplissement incroyable!

Julien voulait parcourir quotidiennement la distance totale sur sa bécane… trois fois plutôt qu’une. Il a adapté son objectif au fil des jours, en soustrayant quelques portions moins agréables à sillonner trois fois à vélo. Défi extrême de plus de 1000 km dans la semaine… relevé avec brio!

Julie et Ben (frère de Marc) se sont aussi surpassés en courant, en marchant et en pédalant toute la semaine. Une orgie de kilomètres dans la bonne humeur et les niaiseries.

Jusqu’à Mégantic, au moins une personne de l’équipe a toujours progressé sur ses deux pieds. Séb, frais comme une rose (ou pas), est venu en renfort à la fin du jour 6. Des amis se sont joints au groupe pour faire parfois quelques kilomètres, parfois quelques journées.
Pour ma part, j’ai aussi écouté mon corps. J’ai graduellement ralenti le rythme au fil des jours, dans l’espoir d’éviter les blessures d’usure. Lever le pied (au sens figuré) pour réussir à me rendre à destination sans jamais embarquer dans un véhicule motorisé. Apprivoiser la lenteur, en me répétant que chaque coup de bras me rapprochait de l’objectif ultime.
Dans la deuxième portion du défi, j’ai dû tirer mon bolide à plusieurs reprises grâce à la corde que je m’étais patentée à mi-parcours. De Bromont au mont Mégantic, ce n’est pas plate, je vous confirme! Vous auriez dû me voir claudiquer avec ma botte, tirant mon buggy dans les chemins de gravier de Cookshire… On m’a sûrement confondu avec un itinérant! Heureusement que je regagnais un peu de temps perdu en descendant les côtes. Atteindre 65 km/h en arrivant à La Patrie? Oh que oui!

Rassembler, deux ans plus tard
Au début de l’aventure, personne de la gang ne se connaissait vraiment. Nous étions tous des amis de Marc. Au fil des jours, ses amis sont devenus les miens. Nous avons rapidement formé une équipe soudée, solidaire, unie. Une famille.
Deux ans après son départ, Marc a réussi à nous rassembler et à créer une synergie de groupe qu’on peine encore à s’expliquer. Je n’ai jamais rien vécu de semblable. Nostalgique de ces mémorables moments, je le serai longtemps. La beauté humaine, elle a traversé les Montérégiennes.
C’est donc en sanglots que j’ai finalement atteint la base du mont Mégantic, à la fin du jour 7. Au compteur : 390 km et 3350 mètres de dénivelé positif en vélo à mains. Ajoutons à cela 4 km et 150 mètres de D+ en déambulateur/knee walker pour monter l’interminable côte du chemin du Mont-Shefford.



Dans les dernières journées, j’ai toujours refusé l’aide qu’on me proposait. Je devais me prouver à moi-même que je pouvais réussir. Plusieurs personnes doutaient que j’y arriverais avec une préparation aussi déficiente. C’était débile comme idée, j’avoue! Mais j’y suis parvenu… et sans me blesser en plus!
En fait, ma plus grosse douleur est survenue le matin du jour 8, lors de la montée du dixième et dernier sommet avec famille et amis : Mégantic.
Dès le début de la Traversée, je m’étais mis en tête de me rendre en haut par mes propres moyens, pour ne pas manquer la véritable fin de notre folle épopée.
Sept kilomètres et 500 mètres de D+ en béquilles par la route asphaltée jusqu’à l’observatoire? Check!


Je me suis volontairement rendu ça encore plus difficile, en écoutant l’un des derniers épisodes de podcast enregistrés par Marc, dans lequel il raconte une difficile sortie dans les White. À la fin de l’épisode: il me nomme, évoque mes plans de marde et glisse un mot sur un ambitieux projet qu’il ne concrétisera finalement jamais. C’est celui qu’on finalise à l’instant. Sans lui. Je lève les yeux. Le sommet de Mégantic est en vue, avec les coureurs du rassemblement qui arrivent graduellement. Ça y est, je recommence à pleurer.
Le groupe repart vers le stationnement. On m’invite à monter dans une voiture pour redescendre. Et je refuse. Allez savoir pourquoi, mais je voulais vivre l’aventure jusqu’au bout. Descendre le mont Mégantic en béquilles? Check itou! Mais ouch la friction sous les bras! Finalement, je préfère le vélo à mains!
Épilogue
La poussière retombe tranquillement sur ce que nous avons vécu lors de ces huit jours. Les Montérégiennes, et les longues routes qui les relient, nous ne les verrons plus jamais de la même façon. Il s’agit, de loin, de mon aventure la plus marquante à ce jour. Et ce n’était même pas de la course en sentier.
Pendant cette longue parenthèse de routine quotidienne, j’ai retrouvé mon autonomie. Je n’étais plus dépendant de qui que ce soit pour me déplacer.
Comme tous les autres membres de ce dream team, j’ai adapté mes moyens de déplacement en fonction des embûches qui parsemaient mon chemin de personne temporairement handicapée. Et je suis arrivé à destination. Fier. Plus fort que jamais. Et transformé pour toujours.
Nous avons déjà amassé près de 60 000 $ pour des projets en cardiologie.
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